Chers lecteurs, (clin d’œil appuyé à la chronique de la féroce Lady Whistledown dans les Bridgerton),

Vous êtes particulièrement nombreux à nous écrire ces derniers jours pour nous annoncer la « bonne nouvelle » : « J’ai reçu un avis d’éligibilité à la hors-classe HC ou à la classe exceptionnelle CE !« 

Chère directrice, cher directeur, tu as donc vu clignoter ce message sur I-Prof. Tu t’es dit : « Enfin, mon engagement est reconnu.« 

L’espoir t’a gagné, tu as foncé sur le simulateur officiel pour calculer ton gain indiciaire substantiel.

Parce qu’on ne va pas se mentir : entre ton crédit immobilier sur le dos et Parcoursup qui s’apprête à envoyer tes enfants étudier à des centaines de kilomètres (parfois dans des contrées dont tu ignorais l’existence), chaque point d’indice compte. Tu en as d’ailleurs fait, des kilomètres, pour leur faire découvrir leurs futurs campus.

Le quotidien de la « Mule » de l’EN

Pendant ce temps, dans ton école, tu continues de jongler au quotidien :

  • Les PPMS à mettre à jour et les fuites d’eau à éponger.
  • La pénurie chronique de savon et de papier toilette.
  • Les tableaux Excel de carte scolaire reçus la veille pour le lendemain (merci la baisse drastique de la natalité).
  • Les enquêtes EVAR pour prouver que tu appliques sagement la politique institutionnelle.
  • Les 30 minutes d’activité physique quotidienne APQ… un vrai bonheur quand l’école n’a pas de gymnase ou que la cour est si minuscule que même les rats la boycottent (heureusement, les collègues projettent en classe des vidéos fournies par de valeureux CPC).
  • La photocopieuse qui rame, les collègues absents non remplacés qu’il faut caser dès 8h20 dans la sueur et l’urgence.
  • Une mairie qui se fiche que ta cour ressemble à un escape game parsemé de cratères lunaires où les élèves s’affalent quotidiennement. Sauf quand un enfant se blesse et que cela donne lieu à une médiatisation…
  • Les conventions internet municipales à signer pour « protéger les données » (fort heureusement, l’Éducation Nationale protège merveilleusement nos propres données, n’est-ce pas ?).
  • Les parents d’élèves angoissés, agressifs ou dans le déni du handicap.
  • Les collègues stressés qui s’écharpent sur les répartitions de niveaux pour éviter l’élève qui mord, tape ou ne parle pas.
  • Le périscolaire qui ne communique rien et les ATSEM qui font front, vent debout contre la loi RILHAC.
  • Les disputes avec ton ou ta conjointe car tu vas dans ton école sans compter et que tu réponds à des demandes, appels de collègues, de parents de l’institution 7 jours/7.

Stop… Respire. Installe-toi confortablement. 

Aujourd’hui, le S2DÉ  (seul syndicat dédié à la direction d’école) parle de toi, de ta carrière, et des règles de ce grand jeu de rôle grandeur nature qu’est l’EN.

Voici ton guide stratégique, mis à jour avec le dernier patch réglementaire.

Le guide de ton avancement : le déroulement de carrière des PE est régi par le décret n° 90-680 du 1 août 1990 modifié, et ses récentes évolutions issues du Décret n° 2023-720 du 4 août 2023 (traduisant les mesures dites de « revalorisation »)… Oups on est des PE en charge d’une direction d’école. C’est un appel à la  schizophrénie  professionnelle. 

Choisis bien ton département : première règle fondamentale du jeu : tu ne joues pas avec les mêmes chances selon ton lieu d’affectation. Bien que le ministère fixe un ratio national promouvables/promus, la gestion est strictement départementale.

Dans un département « jeune », le turn-over permet de monter rapidement. Dans un département ultra-prisé où tout le monde reste jusqu’à la retraite, c’est l’embouteillage général. Ta patience et ta santé mentale dépendent d’abord de ton code postal.

Étape 1 : Le passage à la HC

Oublie la magie, ici place aux mathématiques strictes. Pour t’extraire des 11 échelons de la Classe Normale CN :

  1. La zone d’éligibilité : tu entres automatiquement dans l’arène dès que tu atteins au moins 2 ans d’ancienneté dans le 9ème échelon de la CN u 31 août de l’année en cours.
  2. Ton « Buff » permanent de direction (Bonus de vitesse) : c’est ici que s’applique l’article L. 411-2 du Code de l’éducation (issu de la loi RILHAC) : tu bénéficies d’une bonification d’ancienneté de 3 mois par année de direction. Tel un personnage équipé de bottes de vitesse, tu atteins le 9ème échelon beaucoup plus vite que tes adjoints.
  3. Le calcul du score : ton classement dépend d’un barème national combinant l’avis du DASEN qui est en réalité celui de l’IEN (Évaluable de « À consolider » à « Excellent », suite à ton rendez-vous de carrière) et tes points d’ancienneté dans la plage d’appel (10 points de bonus par an d’attente). Quid des IEN qui émettent un avis alors qu’ils ne nous connaissent pas ? Ou qui émettent un avis trop empreint d’un désaccord nourri d’une défiance mutuelle pour x raisons ?
  4. Le DASEN valide le tableau finalRappel crucial : depuis la loi de transformation de la fonction publique de 2019, les CAPD n’ont plus un regard systématique sur les promotions. C’est grâce à vos adhésions et aux futurs votes aux élections professionnelles de décembre 2026 que nous pourrons recréer du contre-pouvoir.

Étape 2 : Le passage en CE

C’est ici que les développeurs du Ministère ont totalement cassé le jeu en 2024 en supprimant les viviers 1 (fonctions spéciales dont la direction) et vivier 2 (ancienneté).

En somme tu n’as plus d’accès « coupe-file » automatique parce que tu es directeur.

  • La nouvelle règle : il faut avoir atteint le 5ème échelon de la HC. (Grâce à tes 3 mois de bonus annuels qui continuent de tomber, oh joie !).
  • La fin du barème mathématique : c’est le retour du fait du prince. Ton IEN doit émettre un avis annuel (Très favorable, Favorable, Défavorable). Tu découvres cet avis sur I-Prof, parfois rédigé par un IEN qui ne t’a jamais croisé(e).
  • La décision : le DASEN dresse son tableau avec une priorité absolue aux avis « Très favorables ». Si le quota départemental est atteint, les autres restent à la porte, peu importe leur ancienneté.

Le bug de la matrice

Imaginons que tu as triomphé de tout. Tu es en  CE. Tu as bravé les réformes, la Covid, les budgets en baisse. Tu grimpes jusqu’au sommet absolu : le 5ème échelon de la classe exceptionnelle.

C’est là que l’EN devient délicieusement absurde. Cet échelon 5 est découpé en 3 chevrons (le niveau maximal accessible hors échelle). Tu gravis le chevron 1, le chevron 2, puis le chevron 3Ding !  

Tu es au plafond indiciaire absolu. Tu ne peux réglementairement, techniquement et mathématiquement plus monter. Que se passe-t-il l’année suivante, à la rentrée ?

Tu reçois très officiellement dans ta boîte mail ton arrêté t’accordant… 3 mois de bonification d’ancienneté pour ton année de direction ! Un bonus de temps pour avancer… face à un mur. Un accélérateur pour faire du surplace. Certes les élus ne sont pas si nombreux mais quand même, ils méritent d’être défendus.

Appel solennel à Monsieur Édouard GEFFRAY, 

Monsieur le Ministre,  

Lors de vos récentes auditions devant les députés à l’Assemblée Nationale, vous avez été interpellé de manière précise sur la situation critique des directrices et directeurs d’école, et plus particulièrement sur ce que la profession nomme désormais avec amertume « la journée de la mule ».

Vous avez répondu aux parlementaires en mettant en avant les avancées de la Loi RILHAC, la revalorisation de l’indemnitaire et l’octroi de ces fameux 3 mois de bonification d’ancienneté par an, les  décharges obtenues sous le ministère de Monsieur Jean-Michel BLANQUER.

La réalité du terrain, Monsieur GEFFRAY,  la voilà : en supprimant les viviers fonctionnels de la classe exceptionnelle, votre prédécesseur a  transformé une reconnaissance de fonction en une loterie managériale. Pire encore, pour vos personnels les plus engagés, ceux qui atteignent le sommet de la classe exceptionnelle tout en maintenant à bout de bras leurs écoles, la bonification d’ancienneté annuelle ne vaut plus rien. Elle s’applique sur un échelon terminal saturé. C’est un chèque en bois temporel. 

Les directeurs ne demandent pas des mois virtuels à valoir sur du vide. Ils demandent un statut protecteur, des décharges dignes, un salaire à la hauteur des responsabilités, un allègement concret de leur charge administrative, une protection sans faille,  une véritable aide à la direction, et une structure de carrière qui ne se moque pas d’eux une fois arrivés au sommet.

Monsieur GEFFRAY, la « Mule » est fatiguée de porter le système à bout de bras. Il est urgent de transformer vos réponses parlementaires en actes concrets et équitables pour la direction d’école.

Texte de FS, referent91@s2de.fr